Interview du Dr Jimmy Harmon : ZEP « Après vingt ans, 13 écoles sur 29 se tirent d’affaire »

Interview du Dr Jimmy Harmon : ZEP « Après vingt ans, 13 écoles sur 29 se tirent d’affaire »

ZEP : « Après vingt ans, 13 écoles sur 29 se tirent d’affaire »

Invité sur le plateau de Radio One pour l’émission «  Dossier  » du mardi 1er juin pour faire un tour d’horizon de l’après-résultats PSAC et la situation dans le secteur éducatif en général, le Dr Jimmy Harmon, directeur adjoint et responsable du secondaire au SeDEC (Service diocésain de l’Éducation catholique) qualifie la Zone d’éducation prioritaire (ZEP) de « zone d’ombre de l’éducation  ». Dans la foulée, il demande aux autorités de céder la gestion des écoles ZEP à l’Éducation catholique. Cette déclaration provoque pas mal de réactions. Nous sommes allés à sa rencontre pour en savoir plus.

Vous tirez la sonnette d’alarme sur les résultats catastrophiques réguliers de certaines écoles ZEP. Tel n’est cependant pas le cas pour toutes les écoles ZEP. Qu’est-ce qui, selon vous, explique cette différence entre ces deux « groupes » ?

Il y a certainement une différence. Effectivement, il y a 13 écoles sur 29 écoles qui dépassent le taux de 40% de réussite, le minimum requis pour ne pas être catégorisé dans les low performing schools. Félicitations à ces établissements et surtout à leurs élèves, les parents et tout leur personnel.

Mais la sonnette d’alarme que je tire se basesur le nombre d’années depuis que la ZEP existe pour aboutir finalement, après vingt ans, sur 13 écoles qui se tirent d’affaire. Chaque gouvernement successif, depuis 2001, s’est félicité de faire mieux que son prédécesseur à un ou demi pourcentage près pour les écoles ZEP. Parfois, c’est pour un décimal  ! Cela n’a pas changé. Mais ce qui est grave, c’est la tragédie humaine derrière ces performances à un digit. Que se passe-t-il pour les autres  ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes  : Aimé-Césaire G.S (5 sur 25), La Briquetterie G.S (4 élèves sur 37), Louis Serge-Coutet G.S (4 sur 40)  et Xavier- Christian-Barbe G.S (5 sur 19). C’est ce que j’appelle une tragédie humaine. Je vais même plus loin, je dis c’est Ti-Frer qu’on assassine pour parodier le titre du grand livre littéraire  C’est Mozart qu’on assassine, de Gilbert Cesbron.

« Chaque gouvernement, depuis 2001, s’est félicité de faire mieux que son prédécesseur à un ou demi pourcentage près pour les écoles ZEP. »

Dans un article publié dans la page « Forum » du « Mauricien », vous parlez des préjugés comme un des facteurs qui contribuent au fait que certaines écoles peinent à franchir la barre des 40% de réussite. Vous citez un extrait du rapport de la Truth and Justice Commission, en date de 2011, parlant des préjugés en milieu scolaire. Est-ce à dire qu’en dix ans, ces préjugés y sont toujours aussi présents ?

Présents, enracinés, tenaces, je dirais. Moi qui suis aussi dans le domaine académique, je peux vous affirmer que pas mal d’articles de recherche par des Mauriciens ou des étrangers existent sur la discrimination, surtout à l’égard des Créoles. Vous ne faites que google, vous en aurez la preuve.

L’hypocrisie flagrante, c’est que leurs auteurs en parlent dans leurs articles avec de fortes références, mais pas ouvertement dans le public. C’est ce qui ne fait pas avancer notre pays. On a l’art de push things under red carpet. Or, dans la vie, nous, Mauriciens, devons tirer le meilleur de la diplomatie anglaise et de la franchise française quand il le faut.

« Ce qui est grave, c’est la tragédie humaine derrière ces performances à un digit. »

Vous suggérez que ces écoles ZEP soient placées sous la responsabilité du SeDEC. Quelle serait la stratégie du SeDEC en matière de pédagogie, de ressources humaines etc., si jamais l’État adhère à cette demande ?

D’abord, permettez-moi de situer et clarifier mon article du Mauricien et ma déclaration sur Radio One. Sans jeu de mot ou faux-fuyant, vous remarquerez que je ne dis aucune part «  SeDEC  », mais je parle de  «  l’Éducation catholique ».

Mais je comprends que quand je parle, les gens voient mon titre de responsable au SeDEC avant tout. Je n’y vois aucune contradiction. En tant que professionnel catholique, mon rôle n’est pas cantonné aux quatre murs de mon bureau, mais d’être un change agent dans la société.

Pour cela, c’est ma foi chrétienne qui me porte. Au fait, ce que je suis en train de dire va plus loin que le SeDEC. Même si, à ce jour, le SeDEC est la seule umbrella institution des institutions éducatives, la stratégie de l’Église dans sa mission éducative auprès des sans voix ne nous empêche nullement d’envisager une unité ZEP de gestion, recherche, d’accompagnement et d’innovation en collaboration avec l’État dont les terms and references peuvent être définis.

En proposant que l’Éducation catholique s’occupe de ces enfants issus de milieux défavorisés, n’y a-t-il pas un risque de renforcer cette impression que le sort des pauvres, c’est beaucoup plus du ressort de l’Église que du gouvernement ?

Pas du tout. L’Église a sa responsabilité première, tout comme l’État a la sienne. En 2006, le rapport de l’ADEA (Association pour le développement de l’éducation en Afrique) parle déjà de ZEP et de l’échec massif chez les enfants créoles. Permettez-moi de reprendre un extrait de ce rapport qui se lit comme suit  : «  When one ethnic group is disproportionately represented within the pool of the poorest, we must ask ourselves if there is a structural problem with the education system » (p.68).

Au fait, comme je l’ai dit sur la radio, je réitère une demande faite par le père Henri Souchon en 1975, qui demandait au ministre d’alors, le Dr James Burty David, de céder la ges tion de l’école Briquetterie « à l’Église ». Voilà trente ans aussi, le père Bathfield et Jocelyn Renaud, actuel manager du collège Saint Marys, avaient fait la même demande aux autorités pour l’école Serge-Coutet de Baie-du-Tombeau.

Il est clair que si c’est à l’État d’offrir l’éducation, l’Église ne peut rester insensible aux injustices. Cette question revient maintenant sur le tapis avec la Covid-19.

Est-ce que moi qui suis professionnel de l’Éducation catholique, je dois, de par la réserve que ma fonction exige, rester tranquille et continuer à être gestionnaire ?

Ce n’est pas ce que ma foi chrétienne me demande. C’est pourquoi je compte donner de mon temps dans cet effort et interpeller le gouvernement et la classe politique en général.

Martine Théodore-Lajoie

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