Olivier Précieux : « Spectateurs devant un massacre ! »

Olivier Précieux : « Spectateurs devant un massacre ! »

Le premier trimestre scolaire sous Covid-19 n’a pas été un long fleuve tranquille. Les classes à mi-temps, les enfants livrés à eux-mêmes, les classes séparées, les cas de la Covid-19 qui grimpent et les écoles qui ferment. Bref, un calendrier qui ne cesse d’être bouleversé. Enseignant au collège La Confiance, Olivier Précieux fait le bilan de ce premier mois scolaire.

Un mois depuis le début de ce premier trimestre. Peut-on déjà faire un bilan ?

Depuis la rentrée, nous n’avons pas tous les élèves dans une seule classe, nous travaillons avec une demi-classe. Ce n’est pas idéal pour l’enfant, d’abord parce qu’il n’a pas le temps d’être avec ses amis et cela a un impact sur son comportement. L’école à mi-temps vient aussi casser le rythme de travail. Avec mon collègue, nous n’avançons pas au même rythme dans le syllabus, ce qui aura un impact ensuite lors du deuxième trimestre, quand deux classes de 15 élèves redeviendront une classe de 30 élèves. Il n’y a pas d’équilibre. Je sens que nous n’assurons pas un service de qualité à nos élèves. Sous la pression des parents, le ministère n’a relancé l’école que… pour relancer. Le bien-être intégral de l’enfant dans ce new normal est passé au second plan.

Finalement, que vaut ce premier trimestre ?

Nous n’avons pas de repère pour savoir si cette méthode fonctionne ou pas. Cette année, je travaille dans des petites classes et je constate que mes élèves ont envie d’apprendre. Quant aux grands, ils ont une certaine maturité et nous leur faisons confiance. En fin de compte, les bons éléments vont réussir dans leurs études, pandémie ou pas. En revanche, seki pe soufer pou plis soufer. Il y a un manque de structures et de formation pédagogique réelle pour venir soutenir ceux qui sont en difficulté et le confinement est venu envenimer les choses.

Quid du taux d’absentéisme ?

Je vois que dans les petites classes, les élèves sont fidèles. Le taux d’absentéisme y est minime. Cependant, chez les plus grands, ceux en Grade 13 par exemple, il y a un plus gros souci. Les parents négligent leur rôle, par exemple. Ce n’est pas normal qu’un enfant s’absente et que le parent ne s’en soucie pas. Jusqu’où l’école peut-elle intervenir ? Dans le contexte actuel, si l’enfant dit qu’il est malade, on ne peut pas l’obliger à venir. Mais ce n’est pas que la Covid-19, il y a un souci à la racine même.

La pandémie viendrait-elle mettre en lumière les maux du système ?

D’un point de vue strictement sociologique, la Covid-19 est venue mettre en lumière les maux de notre société, à tous les niveaux. Dans le secteur éducatif, l’élève est dépassé. Nous, les enseignants, avons du mal à suivre les progrès des élèves parce que nous ne les côtoyons pas aussi régulièrement qu’on le souhaiterait. L’école sur Zoom est d’autant plus difficile. Si l’enfant a les outils pour se connecter, il y a toujours des contraintes qui viennent faire obstacle. La communication ne passe toujours pas. Même l’élève le plus brillant a un comportement différent chez lui vis-à-vis de ses études.

C’est d’ailleurs pour cela que je suis pour la vaccination, afin que l’école reprenne normalement. Il faut apprendre à vivre avec le virus. Je préfère que les élèves soient là à suivre les cours normalement, tout en maintenant des mesures sanitaires strictes, plutôt que de continuer ainsi. Je doute que les résultats soient positifs.

À ce stade, peut-on parler de décrochage scolaire ?

Définitivement. Nous verrons cela quand les résultats du SC et du HSC seront proclamés. L’année dernière, environ 40% des élèves ayant pris part aux examens de SC ont été promus en Grade 12. Avec le contexte actuel et l’école en ligne, je pense qu’il y aura encore une baisse du taux de réussite. Il faut être réaliste. L’impact sera national. Sauf, peut-être, dans les Star Schools, mais elles sont prédisposées à réussir aux examens. La pandémie est venue montrer davantage qu’au bout du compte, le slow-learner ou l’enfant pauvre sont laissés-pour-compte de ce système élitiste.

Ceux-là pourront-ils rattraper leur retard ?

C’est triste, mais c’est presqu’impossible. Il y a des structures à mettre en place pour permettre cela. Est-ce qu’il y a des cours de rattrapage à l’école ? Il existe des moyens de les tirer d’affaire, mais le système ne donne pas ces moyens-là. Nous sommes spectateurs devant un massacre. Nos enfants souffrent, en attendant que les choses bougent.

Je trouve toutefois qu’il y a des points positifs à la situation. Nous avons noté que le nombre d’élèves indisciplinés baisse. Comme ils ne sont que 15 en classe, nous avons le temps de prendre soin d’eux et ils assimilent mieux les cours. Et c’est plus simple pour l’enseignant de gérer sa classe. Je sens que cela nous permet d’être plus proche d’eux. Cette proximité pourrait éventuellement aider, mais le temps nous le dira.

La situation reste néanmoins floue et le silence du ministère déplorable…

Nous assistons à de l’incompétence incarnée de la part de nos dirigeants qui avancent en tâtonnant. Je pense que nos décideurs sont mal conseillés ce coup-ci. Encore une fois, ce sont les enfants qui payent les conséquences. Il y a un problème de communication et d’écoute. Malheureusement, ils n’ont pas laissé la place aux enseignants pour trouver une solution adéquate. Je sens qu’il y a un manque de vision de la part du ministère et finalement, je pense qu’ils n’ont pas les fonds pour avancer.

Quel est l’espoir pour les enfants « Covid-19 » ?

Malgré toutes les mauvaises impasses où le Mauricien a pu se retrouver, il y a quelque chose de fondamental qui ressort : notre capacité à rebondir. À chaque fois que nous nous croyons au bord du précipice, nous avons rebondi. Que ce soit économiquement, socialement ou politiquement parlant. L’espérance, c’est qu’il y a une force devivre qui va transcender et qui portera du fruit.

Propos recueillis par Anaïs Rock

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