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OSIAN LABONTÉ

OSIAN LABONTÉ, RESPONSABLE ALPHABÉTISATION FONCTIONNELLE, CARITAS

« Beaucoup de personnes souffrent en silence »

À l’occasion du 40e anniversaire du service d’alphabétisation de Caritas, entretien avec Josian Labonté, qui revient sur ces quarante années de com bat, évoquant le chemin parcouru, les défis et la nécessité d’avancer ensemble.

À l’occasion des quarante ans d’engagement dans l’alphabétisation, quel bilan faites-vous de ce parcours ?

Au début et à la fin des années 1980, le parcours a été marqué par deux probléma tiques majeures. Caritas, à l’époque, voulait passer de l’assistanat au développement. Après une enquête, il est devenu évident qu’un certain nombre de personnes accom pagnaient déjà Caritas, mais il manquait des programmes structurés. À cette époque, il n’y avait rien pour les jeunes qui échouaient deux fois de suite aux exa mens de CPE. Caritas a donc lancé des cours 24 d’alphabétisation destinés aux jeunes de 12 à 18 ans, qu’on appelait à l’époque des « cliques 12-18 ». D’emblée, Caritas a cherché à inno ver, à expérimenter de nouvelles méthodes, une autre façon d’apprendre. Des pédagogues et des acteurs de terrain ont commencé à explorer des méthodes alterna tives, avec pour but d’« apprendre autrement ». Grâce à l’aide du Secours Catholique, nous avons pu faire venir une psychopédagogue belge à la fin des années 90 pour nous aider à peaufiner cette nouvelle approche. Par la suite, un Centre de formation a été créé chez Caritas, offrant des cours à des anima teurs, aujourd’hui certifiés par la Mauritius Qualifications Authority (MQA). Nous avons ainsi développé une méthode d’alphabétisa tion fonctionnelle, centrée sur l’aide concrète à la vie quotidienne. La priorité était que chaque adulte puisse se débrouiller dans la société. Progressivement, avec le développement de cette approche, Caritas a commencé à s’oc cuper aussi des adultes, surtout à partir des années 90. Aujourd’hui, nous pouvons dire que nous avons parcouru un long chemin. En termes de bilan, plus de 15 000 personnes ont bénéficié de nos cours d’alphabétisation. Nous avons également formé au moins 500 animateurs qui continuent à œuvrer pour cette cause. En outre, grâce à la collaboration avec le Secours Catholique, cette méthode a été développée pour être déployée dans la région de l’océan Indien, notamment à Mayotte.

Aujourd’hui, quelles sont les réalités et défis de l’alphabétisation à Maurice ? Malheureusement, le bilan n’est pas très optimiste. Le nombre de personnes n’a pas beaucoup diminué. Je pense qu’il y a encore au moins 100 000 personnes qui ne savent ni lire, ni écrire, et cela concerne surtout la population active. Chaque année, environ 1 500 jeunes quittent aussi le cycle primaire sans savoir lire ni écrire. Malgré tous les programmes et efforts déployés, ces chiffres restent alarmants. Un enfant qui a quitté l’école il y a 20 ans a en viron 32 ans aujourd’hui, ce qui fait qu’entre 13 et 32 ans, des millions de personnes ont été touchées par cette problématique. Et si on remonte jusqu’à 50 ans, on se rend compte qu’un grand nombre de Mauriciens est encore analphabète. Nous avons aussi identifié un phénomène que nous appelons « les analphabètes de retour », des personnes ayant terminé le cycle primaire, sans avoir été véritablement en contact avec la lecture et l’écriture. Par manque de confiance en elles, elles se disent ne pas savoir lire ou écrire.

Alors que l’éducation est gratuite et accessible à tous, comment expliquer que certains jeunes aient encore besoin de cours d’alphabétisation ?

Plusieurs facteurs expliquent cette situa tion. D’abord, il y a la pauvreté, les familles sont dispersées ou brisées, et l’accompagne ment de l’enfant qui devient difficile. Certains enfants changent aussi souvent d’école, ou sont confrontés à des environnements peu stables. Par ailleurs, il existe un facteur pédagogique. L’alphabétisation, c’est savoir comment lire.  Ce n’est pas lire et écrire. Certains enfants ont besoin de plus de temps et de maturité pour assimiler, mais le système scolaire insiste souvent sur l’apprentissage rapide des langues dès le Grade 1. Or, ces enfants ne maîtrisent pas toujours le l’écrit, les sons, la compréhen sion des langues. Un autre problème réside dans la promotion automatique. Après six années de scolarité, ils peuvent ne même pas connaître leur nom ou leur adresse.

Face à cette situation, que faudrait-il faire davantage, à l’école, dans les familles et dans la société, pour aider les jeunes qui ont des difficultés en lecture et en écriture ?

À l’école, il faut que l’enfant soit au centre, et non les programmes. On accompagne souvent les élites et on délaisse les autres qui peinent à suivre le rythme. Il faut s’assurer que chaque enfant progresse à son rythme, en lui donnant le temps nécessaire pour assimiler. Dans la société et dans les familles, on doit changer le regard que l’on porte sur ceux qui ont des difficultés. Beaucoup d’adultes ressentent de la frustration, du décourage ment, voire de la honte. Il est important de valoriser leur volonté d’apprendre et de leur faire comprendre que ce n’est jamais trop tard. Il faut encourager, soutenir et ne pas stigmati ser ces personnes. Un changement de regard est nécessaire et de ne pas culpabiliser ses personnes. Il faut que l’on considère que tout le monde peut apprendre, quel que soit son âge ou ses difficultés. Il faut les encourager et leur faire comprendre qu’il n’est pas trop tard pour apprendre à lire et écrire.

Quelles sont vos perspectives pour les années à venir et comment souhaitez-vous faire évoluer l’alphabétisation fonctionnelle ?

Caritas ne peut agir seul dans cette lutte contre l’analphabétisme. Nous travaillons en partena riat avec d’autres acteurs, notamment les en treprises, pour offrir des formations en dehors des heures de travail. Beaucoup de personnes, n’ont pas le temps ou la possibilité de suivre des cours pendant leur temps libre. En collaborant avec des entre prises, nous pouvons leur proposer des ses sions d’apprentissage adaptées à leur emploi du temps. Nous avons aussi constaté que cette approche permet d’atteindre un public plus large, notam ment les hommes. Nous essayons également de faire connaître l’alphabétisation et de faire savoir aux gens qu’il existe cette possibilité. J’aimerais dire que l’apprentissage n’a pas d’âge. Il n’est jamais trop tard pour com mencer à apprendre, à se former, à progres ser. Nous sommes là pour aider, selon nos possibilités. Je tiens aussi à souligner que beaucoup de personnes souffrent en silence, parce qu’elles ont honte de leurs difficultés à lire ou à écrire. Il faut leur tendre la main, leur faire comprendre qu’elles ne sont pas seules, et qu’il existe des solutions pour progresser dans la vie de tous les jours.

Propos recueillis par Estel Louise

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